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[ITW] Pixelophonia – musico-gamers

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En clotûre du festival Off Le Monde le 17 septembre dernier, j’ai eu l’occasion d’assister dans les locaux du journal à un concert quelque peu magique: Pixelophonia, orchestre symphonique spécialisé dans la musique de jeu vidéo. Un à un, les musiciens montent sur scène, plus surprenants les uns que les autres. En fin de peloton, Robin Melchior, chef de l’orchestre, salue le public et guide la musique par ses gestes. Pixelophonia envoûte, enchante et émerveille. Trois heures de concert hors du temps, durant lesquelles sont revisités de nombreux classiques de tous les joueurs.

L’interprétation et l’arrangement de thèmes emblématiques du jeu vidéo est devenue monnaie courante. Sur scène comme sur YouTube, des centaines d’artistes, seuls ou accompagnés, reprennent les morceaux qui fourmillent dans nos mémoires. Certains parviennent à se démarquer, à trouver une accroche, une vision de la musique et du jeu vidéo qu’ils partagent avec succès. C’est le cas de Pixelophonia. Robin Melchior, chef d’orchestre, a accepté de répondre aux questions de Kiss My Geek. Il nous a parlé de l’aventure de Pixelophonia, de sa création et de ses projets, ainsi que de l’enthousiasme des membres de l’orchestre quand il s’agit de jouer (musicalement ou non).

 

  • Kiss My Geek: Merci Robin d’avoir accepté de répondre aux questions de Kiss My Geek. Vous êtes le chef de l’orchestre Pixelophonia, et par conséquent sa « face publique ». Pour commencer et situer un peu les choses, Pixelophonia, qu’est-ce que c’est exactement ?

Robin: Merci à vous pour cette interview! Pixelophonia est un orchestre symphonique consacré à la musique de jeux vidéo, constitué principalement de gamers et de geeks en tout genre. Nous sommes environ 45 musiciens.
La naissance de Pixelophonia remonte à 2012 ; à cette époque, nous n’étions que 7 et nous nous nommions « La Société des Ecrituristes Gamers Arrangeurs (S.É.G.A.) ». C’était d’abord un groupe d’amis, tous issus des classes d’écriture/orchestration du Conservatoire de Paris, réunis hebdomadairement pour discuter musique et jouer ensemble des compositions et arrangements personnels de musiques de jeux vidéo. Petit à petit, l’ensemble s’est agrandi (d’abord 10, puis 14, puis 17, puis 23 musiciens), mais ce n’est qu’en 2015 que nous avons décidé de recruter massivement des effectifs pour former ce qui allait bientôt s’appeler Pixelophonia.

 
 

 
 

  • KMG: Les amateurs de musique voient désormais les salles de concert accueillir de plus en plus d’orchestres symphoniques à l’occasion de ciné-concert (i.e. le Seigneur des Anneaux), de concerts dédiés aux musiques de film (i.e. Tribute to John Williams) ou autour d’une licence de jeu vidéo en particulier (i.e. The Legend of Zelda). D’où est venue cette idée de créer un orchestre symphonique axé sur les musiques de jeu vidéo ? Et comment vous démarquez-vous parmi cette offre de concerts qui apparaissent au fil des années ?

R: Notre but premier n’a jamais été de créer un orchestre pour tenter de jouer dans la cour d’un Video Games Live, d’un Distant World ou d’une Symphony of the Goddesses, qui sont quelques-uns des spectacles grand public officiels consacrés aux jeux vidéo. L’idée était avant tout de publier des vidéos sur Youtube présentant nos travaux, à l’instar de Smooth McGroove ou de Martin Leung, the Video Game Pianist. D’ailleurs, nous sommes plusieurs membres de l’orchestre à avoir eu une activité en solo sur Youtube avant la création de Pixelophonia, dans des vidéos qui cartonnaient pas mal à l’époque ! Mais petit à petit et à mesure que l’orchestre s’est étoffé et a gagné en qualité, nous avons eu l’opportunité de faire des concerts, dans divers festivals geeks de France et de Suisse. Aujourd’hui et contre toute attente, nous nous rapprochons (à bien moindre échelle de production, bien entendu !!) de ce que peut proposer le Video Games Live, au moins au niveau du répertoire, mais plusieurs données nous démarquent nettement de ce type de spectacle : d’abord, l’originalité de nos arrangements, tous faits maisons par des gens qui ont à chaque fois joué aux jeux dont les musiques sont issues et pour qui elles ont une valeur personnelle ; ensuite, l’interactivité avec le public, que nous mettons en place lors de nos concerts via des jeux musicaux (Rhythm Paradise par exemple), des Blind-Tests live, ou encore des medleys dont vous êtes le héros ; enfin, les relations humaines très fortes au sein de l’orchestre, qui dépassent la pratique musicale : nous sommes avant tout un grand groupe d’amis, réunis sous l’égide de la musique de jeux vidéo que nous adorons, et notre énergie commune se communique en concert, à mon sens bien plus qu’avec un orchestre d’intermittents comme on peut en trouver pour les spectacles officiels sus-cités.

 

Crédits: Rémi Gazel
Crédits: Rémi Gazel

 

  • KMG: Sur scène, vous interprétez des morceaux de jeux très connus, comme Metal Gear Solid 3, Dragon Quest, World of Warcraft, mais également des jeux plus anciens comme la série des Megaman ou encore Chrono Cross. Quelles sont les difficultés que vous rencontrez lorsqu’il s’agit d’adapter ces sons rétro, parfois en 16 bits dans leur version originale, pour un orchestre symphonique ?

R: C’est drôle, on nous pose souvent cette question de la difficulté d’arranger des vieux morceaux aux sons 8 ou 16-bits ! En réalité, il est immensément plus simple d’arranger un thème originellement composé pour les 4 canaux audio (dont 1 de bruit blanc faisant office de batterie !!) de la NES que de réussir à transcrire les musiques symphoniques les plus récentes. En effet, comme nous sommes tous orchestrateurs, partir d’un simple thème accompagné d’un rythme permet une créativité énorme lors de l’écriture de nos partitions, contrairement à une pièce déjà prévue pour orchestre symphonique, qui ne nous permet que très peu de libertés orchestrales (à moins de ne garder que le thème et de créer une toute nouvelle pièce, ce que nous faisons également, comme on peut l’entendre dans la partie centrale de notre arrangement d’Uncharted).

 

 

  • KMG: Dans vos concerts, ce qui ressort au premier coup d’œil, c’est le décalage complet des costumes des musiciens. Chaque musicien monte sur scène avec un bonnet représentant un personnage emblématique du jeu vidéo, ce qui contraste énormément avec le côté rigide et sérieux d’un orchestre plus classique. Vous travaillez cette image décalée ?

R: Absolument, c’est d’ailleurs l’une des principales caractéristiques de l’orchestre, voire même son essence première : montrer qu’on ne se prend pas au sérieux, que nous sommes là pour nous amuser, et qu’il n’y a pas de séparation entre les musiciens et le public. C’est indispensable de casser les codes un peu austères relatifs à la prestation de musique orchestrale « classique » dès le début du concert, pour qu’ensuite l’assistance soit déjà dans une attitude plus « décontractée » par rapport à la manière d’appréhender la prestation, et de ce fait plus facilement se laisser porter par les jeux interactifs que nous proposons ou de ne pas avoir peur d’hurler une réponse à un blind-test. C’est très psychologique en fait, mais ça marche plutôt pas mal !

 

  • KMG: La mise en scène joue une part importante de l’âme de Pixelophonia. D’ailleurs, vous mettez un point d’honneur à garder le côté ludique du jeu vidéo en offrant au public une grande part d’interaction. Que ce soit à travers un blind test, une reconstitution de partie de Rhythm Paradise ou sur le choix de la tournure d’un medley de Rayman, le public est joueur autant qu’auditeur. Est-ce quelque chose de difficile pour un orchestre symphonique ? D’où vient cette volonté de mêler la scène et le public ?

R: Les blind-tests sont quelque chose que nous faisons depuis nos premiers concerts, quand nous n’étions encore qu’une quinzaine, les trois pièces issues de Rhythm Paradise n’ont même pas un an, et le medley Rayman à peine un mois ! Chaque nouveau concept de pièce interactive a besoin d’un temps de travail plus important que le reste du répertoire, car il faut non seulement répéter la partie musicale, qui demande autant de travail qu’un autre morceau, mais aussi le jeu de scène, que chaque musicien doit intégrer. Et à 40, ce n’est pas une mince affaire ! En plus, nous ne savons jamais comment va réagir le public face à un nouveau morceau interactif ; lors de notre dernier concert, c’était la première fois que nous proposions au public de voter pour tel ou tel monde dans notre medley Rayman, et ç’a été une super surprise de voir que le concept de « medley dont vous êtes le héros » a plutôt très bien fonctionné ! Ca nous motive énormément à inventer encore d’autres pièces ludiques de ce type, car c’est vraiment ce qui fait notre force et notre originalité.

 

  • KMG: A titre plus personnel, Robin, quel est votre parcours en tant que joueur ? Et en tant que musicien ?

R: Je pense que j’ai commencé les jeux vidéo à peu près en même temps que la musique, aux alentours de 6 ans, d’un côté avec la NES, de l’autre avec le piano. Et ces deux activités ne m’ont jamais quitté (avec côté jeux vidéo une éternelle fidélité pour Nintendo) ! En ce qui concerne par contre mon goût pour l’arrangement et l’orchestration, je pense sincèrement qu’il est apparu lorsque j’ai commencé à vouloir reprendre au piano les musiques des jeux que j’aimais, au début de l’adolescence : Rayman 1, Zelda Ocarina of Time, Age of Empires II… Et il est très amusant de noter que nous sommes plusieurs au sein de l’orchestre à avoir vécu cette « révélation de l’arrangement par la musique de jeu vidéo » ; c’est d’ailleurs la découverte de ce point commun fondamental qui a réuni la plupart des membres fondateurs de La S.É.G.A. Alors inutile de dire que chaque répétition avec Pixelophonia est un ravissement absolu, tant l’orchestre est une forme d’aboutissement de nos diverses personnalités de musico-gamers !

 

Crédits: Rémi Gazel
Crédits: Rémi Gazel

 

  • KMG: En tant que joueur, on a tous vibré sur un morceau ou un thème particulier qui hante encore nos oreilles. Quels sont les morceaux qui vous font vibrer en tant que joueur ?  Et ceux que vous préférez interpréter avec Pixelophonia ?

R: Personnellement, je suis un inconditionnel de Golden Sun, d’abord parce que c’est le premier J-RPG auquel j’ai goûté et que ç’a été une claque immense de découvrir cette perle de gameplay, de graphismes et de scénario sur ma petite GBA, mais aussi bien sûr parce que les musiques du jeu, composées par Motoi Sakuraba (Tales of Symphonia, Baten Kaitos etc.), sont sublimes. Je prépare d’ailleurs en ce moment une suite orchestrale constituée de quelques thèmes emblématiques issus de Golden Sun, à découvrir sans doute à nos prochains concerts. Plus récemment, j’ai été extrêmement marqué par Xenoblade Chronicles sur Wii, notamment pour sa musique, dont j’ai réalisé pour Pixelophonia l’arrangement du thème principal, composé par Yoko Shimomura. Je dirais que je préfère souvent interpréter les morceaux issus des jeux auxquels j’ai joué, que j’en sois ou non l’arrangeur, parce qu’ils évoquent pour moi quelque chose de plus intime, un vécu plus personnel qu’un simple morceau de musique, aussi merveilleux et bien écrit soit-il ; ceci dit, il arrive bien souvent qu’une pièce tirée d’un jeu qui m’est inconnu m’emballe énormément et me donne l’irrépressible envie de découvrir le jeu en question.

 

  • KMG: Quels sont les festivals et concerts que vous avez pu faire jusqu’à présent qui vous ont particulièrement marqués ? Et surtout, où se feront vos prochains concerts ?

R: Nous n’avons pas de concert prévu pour cette fin d’année 2016, il faudra sans doute attendre début 2017 !
Notre dernier concert au journal Le Monde était particulièrement réussi, avec un public extrêmement réactif et enjoué, ce qui est hyper motivant quand on est sur scène. Le concert que nous avons donné à Polymanga 2016 reste aussi une expérience forte (jouer à l’auditorium Stravinsky de Montreux, c’est tout de même quelque chose !!) ; et en ce qui concerne les plus anciens, notre concert au Stunfest en 2014 est un souvenir inoubliable, tant le public était à fond !!

 

  • KMG: J’imagine que Pixelophonia nécessite des moyens colossaux pour réunir toute une troupe de musiciens et ses instruments sur les lieux d’un concert. Quel est le fonctionnement de votre orchestre, comment vous organisez-vous ?

R: Nous sommes un orchestre associatif, et ni les musiciens, ni notre ingénieur du son, ni notre bibliothécaire ni personne d’autre n’est payé : les gens font ça parce qu’ils croient au projet, et qu’ils s’éclatent au sein de l’orchestre et sur scène. Nous tâchons tout de même à chaque concert de faire couvrir nos frais de déplacement, hébergement ou encore de location du matériel instrumental par les festivals et institutions qui nous invitent, mais nous ne faisons quasiment pas de bénéfices, en moyenne, d’un concert à l’autre. Le coût de déplacement et d’hébergement d’une telle troupe (plus de cinquante personnes, si on compte l’équipe technique et les roadies) est cependant assez élevé, et il nous est donc toujours délicat de parvenir à nous exporter dans des festivals hors de Paris, car cela nécessite tout de suite une enveloppe importante.

 

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  • KMG: Pixelophonia existe depuis 2012 et votre réputation grandit à chaque nouveau concert auprès des amateurs du genre et du public des festivals. Quels sont les projets à venir pour Pixelophonia ? Album, collaborations ?

R: Nous avons été un peu dépassés par l’ampleur qu’a pris le projet cette année (pour Polymanga, déplacer 55 personnes en Suisse pendant quatre jours, voilà qui fut un sacré défi !) et nous avons dû structurer un peu plus notre affaire cet été. Mais de belles choses se profilent pour cette nouvelle saison. Nous avons pour projet d’enregistrer un album en collaboration avec Rémi Gazel, le compositeur d’une bonne partie des musiques de Rayman 1 ; ce dernier va d’ailleurs très bientôt lancer un kickstarter en vue de récolter les fonds nécessaires à la réalisation de ce projet. Plus l’enveloppe obtenue sera élevée, et plus l’implication de Pixelophonia pourra être importante ! De notre côté, nous avons aussi prévu d’enregistrer un album studio avec un certain nombre des pièces de notre répertoire. L’activité de notre chaîne Youtube devrait aussi augmenter dans les prochaines semaines, via une nouvelle série de vidéos un peu différentes de celles que nous avons pu proposer jusqu’alors. Quant aux concerts, comme précisé plus haut, rien d’établi pour l’instant, même si nous sommes actuellement en discussion avec le Toulouse Game Show, Japan Tours et d’autres conventions pour 2017 ; à suivre, donc…

 

  • KMG: Pour terminer, à quoi jouez-vous en ce moment ?

R: Je me suis récemment mis à Darksiders II, et j’avoue que je suis plutôt emballé ! Sinon sur 3DS, j’ai une partie de Shovel Knight et de Bravely Second en cours d’avancement, mais j’ai malheureusement un peu de mal à aller au bout, par manque de temps. Il faut dire que gérer Pixelophonia empiète nettement sur mes autres occupations, mais c’est un tel plaisir de pouvoir allier ainsi mes deux passions (musique et jeux vidéo) que cela ne me dérange absolument pas ! Ceci dit, il est possible que moi et d’autres musiciens de l’orchestre disparaissions soudainement dans les hautes herbes le 18 novembre, allez savoir pourquoi…

 

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