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[Critique] Perfect Blue

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A l’occasion des 20 ans (déjà !) du film d’animation, Kazé a sorti un DVD, un Blu-Ray et une très belle édition collector avec art book du premier long métrage de Satoshi Kon. Et puisque l’éditeur nous a fait la très bonne surprise de nous envoyer un exemplaire du DVD, on s’est dit que c’était l’occasion parfaite de revenir sur le premier effort du réalisateur japonais (qui avait déjà travaillé auparavant avec de grands noms comme Hiroyuki Kitakubo sur Roujin Z), celui qui annonçait les inoubliables Tokyo Godfathers et Paprika, nous avons nommé Perfect Blue !

Sorti en 1997, Perfect Blue représente à lui seul une pierre blanche sur le grand calendrier de la culture japonaise à l’international. D’abord, il fait évidemment partie du très petit nombre de productions animées au format long à s’affranchir des frontières nipponnes. Ensuite – et c’est sans doute le plus important dans notre petite histoire -, loin d’être coincé entre les mastodontes Ghost in the Shell et Jin-Roh : La Brigade des Loups qui l’entourent pourtant sur le plan chronologique,  l’anime se démarque par l’abandon du contexte futuriste obsédant la majeure partie de ses concurrents tout en adoptant une démarche auteurisante encore plus poussée. Il montre au monde que le cinéma d’animation japonais ne se réduit pas au cyberpunk mais contient également des gemmes à classer quelque part entre Cronenberg et Hitchcock ou encore Resnais. Pourtant, l’erreur serait de ne voir en Perfect Blue qu’une simple copie des œuvres d’auteurs occidentaux vernie avec une couche japonisante.

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Mima, une jeune chanteuse faisant partie d’un trio de J-Pop que l’on qualifiera de « cliché » (mais non moins crédible : après tout, ces groupes étaient déjà légion à l’époque et le phénomène existe encore aujourd’hui), décide de quitter la formation adulée afin d’entamer une nouvelle carrière avant que le déclin ne l’emprisonne. Elle choisit la voie de l’acting. Extatique lorsque son agent lui annonce qu’elle a obtenu un rôle dans un soap opéra médical, notre héroïne va cependant vite déchanter et se rendre compte que tout ne s’annonce pas si rose, ni sur le plan professionnel, ni sur le plan personnel. En proie à des questions existentielles, Mima va en effet également être victime de l’ingérence d’un mystérieux fan qui semble tout connaître de sa vie et la déballe sur internet. Commence alors pour elle une descente aux enfers mêlant folie, stalking, désillusions et meurtres.

Mima, en tant qu'idol, personnifie un fantasme très répandu au Japon
Mima, en tant qu’idol, personnifie un fantasme très répandu au Japon

Toute l’adresse de Perfect Blue réside dans son acharnement couronné de succès à faire perdre pied au spectateur autant qu’à son héroïne. Entre l’alter ego revanchard et mal intentionné de Mima, les scènes répétées à la manière d’un refrain angoissant, les ellipses, les mises en abyme que l’on ne comprend qu’à la fin de la scène lorsque le cadrage révèle un plateau de tournage ou le réveil de la protagoniste, on est en constante interrogation et remise en question de ce que l’on voit. Un principe qui sous-tendra plus tard Paprika du même Satoshi Kon. Le récit en devient tellement labyrinthique et métaphorique à la fois qu’on ne peut s’empêcher de penser parfois à David Lynch (et notamment à Mulholland Drive, même si celui-ci est sorti plusieurs années plus tard).

(M)imagination

L’œuvre de Satoshi Kon est également une foire aux faux-semblants. Si l’on nous présente par exemple très vite un personnage qui semble être une incarnation parfaite de l’image qu’on se fait d’un otaku (surtout à l’époque) à travers Uchida, un auto-proclamé Mimaniac (le nom donné aux fans hardcore de Mima), on comprend assez vite qu’il correspond à un autre archétype (que je ne dévoilerai pas pour ne pas spoiler) avant de se demander si, finalement, même cette 2e vision du personnage est bien réelle. Quasiment tous les personnages de Perfect Blue se révèlent, à un moment ou à un autre, tout à fait autrement que l’image que l’on a d’eux. Et cela commence avec Mima qui passe d’une jeune femme un peu niaise (narratif poussé par ses sourires incessants, son incapacité à se servir d’un ordinateur ou tout simplement son statut d’idol, lourd de sens dans l’imaginaire collectif) à une adulte responsable mais tiraillée, douloureusement consciente de l’image qu’elle renvoie et des implications de ses choix.

Voici Uchida. Sorte de Quasimodo japonais... Mais en creepy.
Voici Uchida. Sorte de Quasimodo japonais… Mais en creepy.

Cette sorte de schizophrénie narrative se rapporte évidemment à celle, supposée, de Mima mais également de fait à la schizophrénie formelle de Perfect Blue dans son ensemble. Alternant les scènes introspectives et les meurtres parfois bien gores, les déroulés presque chronologiques et les mises en abyme vertigineuses, les moments d’insouciance de Mima et sa confrontation à la réalité (et notamment aux désirs tordus représentés par des choix extrêmes dans la série où elle joue), le film met en scène son propos. Ça parait bête dit comme ça mais c’est quelque chose d’assez rare : une forme en complète adéquation avec le fond. Les frontières sont tellement brouillées que, même lorsqu’on sait qu’une scène insupportable de viol est feinte face à une caméra dans la diégèse du film (pour les besoins de la série), le malaise reste entier parce qu’elle prend alors une autre signification.

(Miss)understood*

*Bon là j’avoue, il faut être fan de J-Pop pour saisir la référence, désolé aux gens « normaux »

S’il traite de thèmes profonds et matures tels que l’aliénation médiatique, la confusion identitaire, la perte de soi et cætera, Perfect Blue marque surtout par son approche novatrice de l’animation. C’en est fini de l’image descriptive terre à terre (même dans l’espace), place à la sensation. Perfect Blue veut faire ressentir au spectateur l’état de déliquescence de la psyché de Mima, sa perte de prise au réel. C’est cette perte de repères qui pousse le récit à rechercher désespérément l’incarnation dans un médium qui en est pourtant dépourvu (au contraire de la prise de vue réelle). C’est d’ailleurs cette même recherche qui rend compréhensible l’utilisation d’une imagerie violente et sexuelle (de façon sporadique) au sein d’une œuvre par ailleurs plutôt versée dans la sobriété d’un thriller psychologique – un mélange des genres souvent mal compris et interprété comme une concession au milieu des animes.

Cette affiche de Perfect Blue donne plus l'image d'un thriller que l'originale.
Cette affiche de Perfect Blue donne plus l’image d’un thriller que l’originale.

C’est dans cette optique que Satoshi Kon se permet des audaces encore jamais vues dans ce style. Ainsi, nombre de rebondissements de Perfect Blue se dévoilent comme des rêves ou des scènes de la série, toujours (ou presque) suivis de la même scène de réveil de Mima. Une écriture qui, loin de ne relever que de la pirouette, fait autant écho au passé de chanteuse – objet de regrets – de la protagoniste par son côté « refrain » qu’elle engourdit le spectateur pour augmenter cette sensation de se retrouver piégé, incapable de réagir, subissant et partageant les émotions et peurs du personnage. Si cet aspect « Jour de la marmotte » pourrait être pensé comme cantonné aux boucles temporelles (un genre à part), il est ici en parfaite harmonie avec les mises en abyme que l’on retrouve régulièrement dans les thrillers psychologiques et complète ce jeu conscient avec les limites et les codes auquel Satoshi Kon s’adonne tant avec son médium qu’avec son genre. Une œuvre éminemment réflexive, donc, Perfect Blue est simplement un monument de l’animation japonaise à côté duquel tout cinéphile aurait tort de passer.

TL;DR

Arrivé peu de temps après Ghost in the Shell, Perfect Blue a marqué l’histoire du cinéma d’animation japonaise en l’entérinant auprès d’un public élargi mais surtout en offrant à voir un spectacle tout à fait nouveau. Moins hermétique en ce qui concerne les spectateurs occidentaux (parce que moins spécifiquement japonais dans son synopsis et ses thèmes), le film était annonciateur de la virtuosité de Satoshi Kon qu’il a confirmée par la suite avec Tokyo Godfathers et Paprika. Il donnera son ancrage tout relatif au réel au premier tandis que le second récupérera surtout son aspect sensoriel exacerbé. Véritable claque du côté de sa réalisation, même 20 ans après, Perfect Blue n’est pas seulement un indispensable pour les amateurs d’animation japonaise mais aussi (et peut-être surtout) pour les cinéphiles qui auraient des a priori négatifs sur le médium.

On se quitte avec une petite choré !
On se quitte avec une petite choré !

Parfait d'un bleu

Malgré son statut de bleu (il s'agit de sa première réalisation), Satoshi Kon propose avec Perfect Blue une œuvre réflexive d'une maitrise rare qui annonce d'ores et déjà son style et ses thèmes de prédilection. Ne passez pas à côté de son œuvre fondatrice.

8.5
Note finale:
8.5

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