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[Edito] Le cas Preacher (et les adaptations)

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Je l’avais évoquée dans les séries tirées de comics (dans la partie « Les séries à venir ») et je crois qu’on sentait bien que j’avais beaucoup d’attentes (et de craintes) sur l’adaptation télévisuelle de Preacher – ce chef-d’œuvre de Garth Ennis et Steve Dillon. Il est venu le temps de vous en parler un peu plus en détail après 6 épisodes et l’annonce du renouvellement pour une seconde saison. Toutefois, vous noterez que cet article ne s’appelle pas « [Critique] Preacher » et la raison en est simple : je n’ai pas l’intention ici de me contenter de vous donner mon avis argumenté sur la série d’AMC mais plutôt de m’appuyer sur celle-ci afin de m’intéresser à un sujet un peu plus large : les adaptations d’œuvres dans l’univers audiovisuel.

 

Pour présenter une série tirée d'un comic book aussi atypique, quoi de mieux qu'un shot complètement lambda avec zéro personnalité ?
Pour présenter une série tirée d’un comic book aussi atypique, quoi de mieux qu’un shot complètement lambda avec zéro personnalité ?

 

Au fil des annonces concernant la série Preacher lors des mois qui ont précédé sa diffusion, je suis passé par tout un tas de réactions allant, en gros, de l’euphorie et de la hype à l’inquiétude. Que ce soit l’annonce de l’implication de Seth Rogen – grand fan autoproclamé du comic – dans l’écriture, la supervision supposée d’Ennis et Dillon projetés dans le monde de la production exécutive ou le choix de Joe Gilgun – un acteur aussi barré que talentueux – pour incarner un Cassidy rajeuni mais pas forcément assagi, les éléments laissant espérer un travail d’adaptation réussi foisonnaient. Même l’idée de fusionner Tulip O’Hare et Cindy Daggett dans le personnage interprété par Ruth Negga (qui reprend le nom de la première) était somme toute enthousiasmante. Et puis il y avait ce synopsis qui circulait partout pour présenter la série (parfois encore utilisé par certains journalistes qui n’ont pas du regarder un seul épisode) et qui reprenait exactement l’esprit du comic book. Mais dans le même temps, ce pilier du 9e art moderne s’annonçait très compliqué à adapter de nos jours tant il est ancré dans les années 90 de par ses références et même certains de ses thèmes. Prenons l’exemple du propos féministe du matériau d’origine. Jesse est un personnage à l’ancienne, un bonhomme tellement fier de sa masculinité et tellement bourré de principes (un peu datés) qu’il traite sa petite-amie comme un être ayant besoin de sa protection et étant de facto inférieur. Or, l’un des thèmes récurrents des arcs de Preacher – le comic – est que le révérend Custer sait qu’il ne doit pas penser de cette façon et tente de s’améliorer en reconnaissant que Tulip est son égale – ce qu’elle ne manque d’ailleurs pas de très justement lui rappeler. A l’époque, Jesse était clairement un personnage progressiste qui allait dans le bon sens, qui était même très moderne (voire en avance) dans son envie de mener ce combat interne. Par contre, le même personnage aujourd’hui (20 ans après la parution du premier numéro) passe forcément pour un arriéré, un conservateur aux raisonnements d’un autre temps. Tout cet aspect du personnage se devait donc d’être effacé mais étant donné qu’il contribue grandement à la lutte passé/présent (ou tradition/modernisme) qui le caractérise, il fallait absolument trouver quelque chose pour le remplacer. Mais quoi ?

 

Un pari difficile donc mais pas impossible à relever et même plus qu’intéressant à suivre. Est-on face à une réussite ? Absolument pas : c’est une des pires adaptations que j’ai vues de ma vie. Ah zut, la version TV est donc une perte sèche de temps..? Pas du tout, c’est même une série très sympathique à regarder pour peu qu’on arrive à se détacher du matériau de base. Si ce début de paragraphe vous semble étrange (ou pire, contradictoire), c’est que vous êtes pile dans la cible de cet édito. On confond trop souvent la qualité intrinsèque d’une œuvre adaptée d’une autre et la qualité du travail d’adaptation en lui-même et c’est bien pour ça que le cas de Preacher est intéressant car il permet de dissocier les deux. La série reçoit des critiques très positives – elle est tout de même à 8,5/10 sur IMDb, ce n’est pas rien – et force est de constater que ces louanges sont méritées. Le rythme est soutenu, la production de qualité, la réalisation inattaquable, le mystère entretenu, le jeu des acteurs convaincant et seuls certains passages révèlent une possible faiblesse sur l’écriture, notamment concernant la psychologie des protagonistes (et encore, ça reste à voir avec la suite). Pourtant, ma réaction à la fin du premier épisode – en tant qu’amateur du comic – a été un rejet franc et même assez violent qui s’est confirmé avec les épisodes suivants. Je me suis senti trahi (bon ok j’en rajoute un peu mais on n’est pas si loin que ça). Est-ce que c’est parce que Dominic Cooper n’a pas la bonne coupe de cheveux ? Non. Est-ce que c’est parce que le père de Jesse est un prêcheur dans la série au lieu d’être un vétéran du Vietnam comme dans le comic ? Non (même si je pense que ça peut poser problème pour expliquer certains traits de caractère mais on verra). Est-ce que c’est pour un détail que je jugeais important (mais qui ne l’est pas) qui a été balayé ? Évidemment que non. C’est tout simplement parce que rien de ce qui faisait l’essence même de l’œuvre originelle n’a été retenu. On passe d’un road trip (genre très américain et à la charge symbolique énorme) à du pur sédentarisme, d’une relation amoureuse singulière et compliquée à une parodie tout droit sortie d’une série pour ados, de personnages complexes à des archétypes, d’un bon samaritain un peu bourru à un gros con d’égoïste et surtout d’une quête pour botter les fesses de Dieu et le mettre face à ses responsabilités à un croyant aveugle (puisque dans cette version il ne « sait » rien de plus grâce à Genesis) dont le seul but est de ramener les culs terreux de sa ville dans son église pour qu’ils servent Dieu. La fuite pour échapper à sa grand-mère complètement tarée, extrémiste religieuse, qui veut faire de Jesse un prêcheur contre son gré à grands renforts de passages à tabac par les pires rednecks qu’il nous ait été donné de voir dans des comics ? Balayée, il reste à Annville et aucune mention n’est faite de ces personnages qui ont pourtant grandement contribué à forger le Jesse Custer du comic. Sa crise de foi ? Rien du tout, c’est un fervent croyant. Le profond malaise qu’il ressent à remplir ce rôle de prédicateur qu’il abhorre ? On le voit bien boire de l’alcool de temps en temps mais ça s’arrête là et il aime clairement son rôle. La responsabilité lourde qu’il ressent par rapport à son pouvoir ? Non merci ça va, là Jesse en use à chaque épisode sans se poser de questions. Pire, même quand il se rend compte que son pouvoir a provoqué quelque chose de terrible, il s’en fout. Il y a plein d’autres choses comme ça mais pour résumer on peut simplement dire que l’esprit de la série est diamétralement opposé à celui du comic. C’est donc une très très mauvaise adaptation.

 

On oublie le Dieu plus qu'imparfait et la quête folle malgré son sens profond du personnage du comic book
On oublie le Dieu plus qu’imparfait et la quête folle malgré son sens profond du personnage du comic book

 

Pourtant, la série Preacher est bourrée de bonnes idées que je ne peux pas trop dévoiler au risque de vous spoiler allégrement. Parmi celles-ci, on peut noter tout ce qui tourne autour des Adelphi – les deux personnages qui veulent récupérer Genesis – dont leur gestion de l’immortalité toute particulière. Ces idées et une très bonne connaissance du monde des séries TV de la part des personnes impliquées dans le projet rendent le tout intéressant et je pense que même les plus fervents fanatiques du comic peuvent l’apprécier s’ils passent outre ces « hérésies ». Sans être la série du siècle, Preacher se place tranquillement dans la liste de celles à suivre. Elle fonctionne d’ailleurs assez bien pour que la chaîne américaine ait d’ores et déjà commandé une seconde saison rallongée de trois épisodes.

 

« Mais alors, si la série a plein de bonnes idées, c’est une bonne adaptation, non ? Ou alors tu fais partie de ces fous qui veulent que rien ne change, que tout soit respecté à la virgule près, Gizmo ? » Bon alors tu te calmes jeune (ou moins jeune) lecteur et tu ouvres bien grand tes yeux quand je te dis que non, une bonne adaptation ne doit surtout pas coller de trop près à l’œuvre originale (même s’il y a un contre-exemple avec Watchmen). Mais pour parler de cet aspect, on va revenir sur un exemple bien connu, celui de The Shining. La version de Stanley Kubrick sortie en 1980 est généralement encensée pour ses qualités cinématographiques et même souvent vue comme l’un des meilleurs travaux du Maître. Pourtant, Stephen King a toujours détesté ce film. Pourquoi ? Parce qu’il n’était pas assez fidèle au matériau d’origine à son goût. Il n’a d’ailleurs pas vraiment tort. Des éléments importants du livre sont omis dans le film. Pour y remédier, l’auteur a tenu à ce qu’une version beaucoup plus proche soit faite et a donc été lié au projet de mini-série TV The Shining diffusée en 1997. En un sens, on pourrait dire que l’adaptation était réussie puisque tout collait au livre mais peut-on encore parler d’adaptation quand on se contente de transposer ? Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’objet audiovisuel qui résulte de cette aventure est proche de la catastrophe. La direction d’acteurs est nulle, la direction artistique affreuse, les maquillages ratés… Bref, ce n’est pas une réussite. La version de Kubrick est donc clairement supérieure en tant qu’objet unique. Mais même si l’on se réfère uniquement à l’aspect « adaptation », il n’est pas si évident que ça que la version de King soit supérieure. En effet, au-delà du fait qu’un calque pur et dur ne présente que peu d’intérêt, il comporte surtout deux énormes inconvénients : on ampute le spectateur de son imaginaire (ça, c’est dû au medium) tout en ne lui proposant rien de nouveau et surtout on souligne les problèmes de la version d’origine en transposant ce qui fonctionne à l’intérieur d’un medium dans un autre – et là, évidemment, ça ne fonctionne plus. Les longueurs se multiplient, les scènes purement descriptives aussi et rien de tout ça ne fonctionne à l’écran. La littérature et le cinéma n’ont simplement pas le même langage.

 

Une galerie de personnage haute en couleur... Et en WTF. Combien en verra-t-on dans la série ?
Une galerie de personnage haute en couleur… Et en WTF. Combien en verra-t-on dans la série ?

 

L’important dans une adaptation est de garder l’essence du matériau dont on s’inspire et non ce qui semble au premier abord le centre d’un livre : son histoire. Pensez aux romans qui vous ont marqué. Ce n’est pas parce que tel événement est raconté que vous vous êtes immergé mais plutôt grâce à ce que ça implique pour les personnages et à la façon dont tout cela vous est transmis. On peut, pour travailler par contraste, également penser aux nombreuses adaptations américaines de films d’horreur asiatiques qui ont débarqué depuis le début des années 2000. Dans ces films, les histoires sont globalement comparables à celles d’origine à quelques détails près qui sont complètement imputables au travail d’adaptation pour le marché occidental. Jusque là, donc, tout va bien. Le problème, c’est que The Ring, The Eye et autres The Grudge sont tirés d’œuvres du même medium (le cinéma pour les deux du fond qui préfèrent jouer à Candy Crush que de suivre) – même si ceux-ci sont souvent eux-mêmes adaptés de romans à la base. Leur substantifique moelle tient donc autant au langage cinématographique qu’au scénario en lui-même. Or, le cinéma d’horreur américain récent étant ce qu’il est, le résultat de ces adaptations est à l’opposé du point de départ, à savoir des films bourrés de jump scares pas chères qui ne laissent pas le temps à quelque ambiance que ce soit de s’installer. On passe donc d’une expérience basée sur le psychologique à une autre plutôt centrée sur la peur instantanée. Est-ce que ça veut dire que tous ces films sont mauvais ? C’est à l’appréciation de chacun. Est-ce qu’on peut dire que ce sont des adaptations réussies ? Non. Hollywood est simplement incapable d’adapter des films asiatiques. On l’a encore vu avec le Oldboy de Spike Lee en 2013 qui, même s’il a évité l’écueil d’adoucir la fin, a tout de même raté le coche quant à la psychologie du personnage principal pourtant centrale dans la version de Park Chan-wook. Au contraire (et pour sortir du cinéma asiatique), le film Fight Club de David Fincher est la preuve que l’on peut très bien modifier des éléments du récit – même importants – tout en conservant l’esprit d’une œuvre et donc faire un travail d’adaptation à la fois lourd et réussi. En effet, si le début du film et sa fin sont drastiquement différents de ceux du livre de Chuck Palahniuk (sans même parler de sa narration), les messages véhiculés par l’œuvre et l’ambiance générale sont parfaitement respectés et le résultat final est tellement marquant que l’auteur a décidé de se baser sur le film plutôt que son propre ouvrage pour écrire une suite. Cela a donné Fight Club 2, un comic book enfin sorti en France il y a quelques mois et dont on parlera peut-être dans un prochain article.

 

S’il est clair qu’une adaptation peut (et doit) prendre des libertés avec l’œuvre originale, la question qui reste en suspens est la suivante : faut-il absolument qu’une adaptation soit réussie ? Pour ma part, la réponse est non. En visionnant Preacher, je me suis remémoré quelques autres adaptations ratées que j’ai pourtant beaucoup appréciées en tant que films. On peut par exemple citer V For Vendetta qui dénature complètement V et son idéal, Constantine qui ressemble au monde des Bisounours en comparaison à Hellblazer et qui en plus devient un étrange pamphlet contre le tabagisme ou encore le Dracula de Coppola qui passe à la trappe une bonne partie du gothique au profit du romantisme. On peut même aller beaucoup plus loin avec le cas extrême du film Adaptation. A la base, le projet était d’adapter le livre The Orchid ThiefLe Voleur d’orchidées en VF – de Susan Orlean. Après des années à tenter de relever ce défi, Charlie Kaufmann – le scénariste – s’est rendu à l’évidence et a abandonné cette idée. A la place, il a écrit une magnifique mise en abîme en focalisant le film sur son propre personnage – Charlie Kaufmann, scénariste, interprété par un Nicolas Cage bluffant – et ses déboires autour de ladite adaptation. Il en résulte un film fort et très réussi qui a enchanté Mme Orlean même si, techniquement, ce n’est même plus vraiment une adaptation de son récit. On voit donc bien qu’il n’est pas nécessaire qu’une adaptation soit réussie pour que l’objet en tant que tel, en dehors de toute considération de cet ordre, le soit lui-même.

 

Regardez le film Adaptation. Vraiment.
Regardez le film Adaptation. Vraiment.

 

Pour autant, cette réflexion autour de la fidélité d’une adaptation amène a priori certaines personnes vers d’autres questions. Des questions qui me paraissent tellement sottes que j’ai encore du mal à croire qu’on puisse se les poser. Et pourtant, ils sont de plus en plus nombreux. Faut-il pouvoir interdire/bloquer la production d’une œuvre si l’on sait qu’elle ne sera pas une bonne adaptation ? Il m’apparaît évident que la réponse est non mais il semblerait qu’il faille le préciser. Faudrait-il pouvoir imposer certaines choses à des réalisateurs ou des producteurs d’un film tiré d’une autre œuvre ? Encore une fois, non, évidemment. Outre le fait qu’on ne peut pas savoir (à coup sûr) avant la sortie du film si l’adaptation sera réussie ou non, chaque long métrage est avant tout une vision d’artiste (plus ou moins impliqué) et il est aberrant de vouloir imposer certaines choses dans ce cadre. Par exemple, mon livre « de cœur » (ah ah) est Alice’s Adventures in Wonderland. Son adaptation par Tim Burton est un plantage complet, y compris en tant qu’objet filmique isolé. Pour autant, il est impensable – en ce qui me concerne du moins – de signer des pétitions pour demander le retrait du film des salles ou des étagères des magasins ou bien de noyer le réalisateur sous un flot d’insultes et de menaces de mort. Il faut raison garder. On parle de divertissement et de culture. Même si votre œuvre préférée est piétinée, cela ne justifie aucunement une réponse violente de votre part et le fait que vous soyez « un grand fan » d’une œuvre ne vous donne pas l’ascendant sur ceux que vous estimez « moins fans que vous ». Par contre, vous avez évidemment le droit de juger le résultat final, de le critiquer et même de dire que « c’est de la merde ». Un jour, je vous expliquerai pourquoi je revendique le droit de dire « c’est de la merde » et non « je n’ai pas trop apprécié le film et je m’en excuse auprès de tous les gens qui l’ont aimé »… Mais ce sera peut-être l’objet d’un autre édito.

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