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[Loading] Nora Bussigny : De Riv ou dérive ?

Nora Bussigny Witcher

Après sa très originale nouvelle sur World of Warcraft, Nora Bussigny nous revient cette semaine avec un autre écrit. Sur le thème du choix ! Celui-ci est traité à nouveau sous le prisme vidéoludique, prenant pour exemple précis une saga qui nous passionne : celle de Geralt De Riv. Nous voulons bien entendu parler de The Witcher !

Nora nous embarque une fois de plus entre mondes réels et virtuels, liant les deux avec sa plume de façon très pertinente.

Vous ne pensiez pas pouvoir parler de The Witcher dans votre oral de philo’ ? Nora vous prouve que le contraire serait bien possible ! Ou en tout cas très tentant…

Attention pour ceux et celles qui n’auraient pas encore joué à la saga, cette nouvelle contient de nombreux spoilers !

De Riv ou dérive ?

Quand j’entendis l’examinatrice finir de se moucher bruyamment avant de bêler brièvement mon prénom, je compris que je n’étais pas prêt et que j’hésitai encore. Pourtant, en cet après-midi chaude d’un début d’été que beaucoup peuvent se permettre de nommer «la fin des classes », tout aurait été propice à la paresse. Mais j’avais choisi de ne pas bosser cette année, pensant que la terminale était une phase (sans mauvais jeu de mots) beaucoup moins difficile à passer qu’on le disait, car à mes yeux tout le monde avait son bac. Bien évidemment et fort de mes pédantes convictions, j’échouais lamentablement, me contraignant à ne pas savourer comme la plupart de mes camarades les délices de la libération du secondaire pour retourner faire quelque chose que j’avais omis de faire durant un an : travailler.

Et me voilà en ce lundi délicieux à plancher sur un sujet de philo devant une examinatrice à l’allure stricte sur la question aussi épineuse que perturbante : avons-nous toujours le choix ?

Tout au long de mon temps de préparation, je me vis en proie à un affreux doute me faisant hésiter entre ce que me dictaient mon instinct et la probabilité d’un échec cuisant que je ne pouvais me permettre. En m’asseyant face à elle pour débuter mon oral d’une voix chevrotante par le stress, je sentis que, même si le choix que j’avais pris n’était certainement pas le bon, j’aurais au moins quelque chose à raconter à mes amis :

« Euh… Alors, je commence. Hum… Le choix est le fait d’avoir la possibilité, ou même l’obligation parfois, de prendre une décision… Ce qui vient donc déterminer le fait qu’il existe au préalable au moins deux issues possibles pour qu’un choix existe. »

Fort de mon début qui sonnait selon moi plutôt bien, je poursuivi, en choisissant de concentrer mon regard non pas à tenter de déchiffrer ses expressions qui risqueraient de me perturber, mais plutôt à observer l’éclat du soleil scintillant sur sa broche en forme de chat.

« En préparant mon oral tout à l’heure, j’ai pu expérimenter le sujet car je me suis retrouvé moi-même en proie à un dilemme : devais-je procéder de façon scolaire et donc attendue, m’offrant plus de probabilités de réussir cet oral, ou devais-je choisir de me démarquer en préférant pratiquer une philosophie et ce par le biais d’une œuvre qui n’a pas été dans mon programme de cette année ? »

Je me raclai la gorge et tentai d’essuyer la moiteur désagréable de mes mains sur mon jean.

« J’ai donc fait le choix de mêler ces deux possibilités qui s’offraient à moi : m’appuyer sur des théories philosophiques reconnues tout en argumentant par des exemples que je juge concrets car ils ont rythmé durant plus de 172h mon quotidien ; à savoir the Witcher 3. »

J’osai un rapide regard vers le sien, constatant qu’elle était aussi décontenancée que profondément perplexe.

« The Witcher est un jeu vidéo basé sur l’œuvre littéraire d’un auteur polonais … Qui se nomme, je crois Sapcowski. On y incarne un homme (très souvent qualifié plutôt péjorativement de mutant) Géralt de Riv qui est un sorceleur et dont le travail est de traquer et tuer sous contrat des créatures non humaines, tout du moins quand celles-ci sont néfastes pour l’homme. Je vais baser mon argumentaire sur the Witcher 3 qui est celui que je préfère et auquel j’ai justement consacré les 172h que je vous évoquais précédemment. »

Je m’arrêtai quelques instants, mais entrai aussitôt dans le vif du sujet, sentant qu’elle allait tenter de me couper la parole, sapant ma maigre confiance en moi par ses directives :

« Mon plan sera un plan en trois parties et, plutôt que de vous l’énoncer, je vais tâcher de le commencer dès à présent pour ne pas perdre plus de temps. Tout d’abord, nous verrons que oui, nous avons constamment la possibilité de décider de nos actes. En incarnant Géralt de Riv, on réalise très vite que la prise de décisions est non seulement monnaie courante dans le jeu, mais que chaque choix qui s’offre à nous entraîne immédiatement ou bien plus tard une succession d’évènements que l’on ne peut pas forcément prédire sauf si l’on se spoil … Pardon, sauf si on vient choisir de connaître à l’avance ce qu’engendrent nos décisions. Comme ce n’est pas mon cas, j’ai découvert la sensation de la prise de risques sans garantie de savoir la portée de ma décision avec l’optique de devoir par conséquent l’assumer. »

Je perçu que je la perdais de plus en plus, il me fallait donc rapidement embrayer sur un philosophe pour la rassurer :

« Descartes explique que le fait de douter est déjà une décision en soi : celle de choisir de remettre en cause les choix qui s’offrent à nous. En doutant, on évite donc d’agir avec précipitation, lui préférant une forme de préméditation qui entraîne certes par la suite une prise de décision. Par exemple, grâce à ce doute, il est faisable, dans la mesure du déroulement qui s’offre à nous, de rebrousser chemin en prenant finalement une décision dont la piste que nous pensions emprunter au préalable n’était pas celle-ci. Je pense ici à une des quêtes, ou histoire, du jeu the Witcher qui se nomme « une question de vie ou de mort » et dont l’une des possibilités est de tenter de séduire l’une des protagonistes du jeu : Triss Merigold. Cependant, même si l’on fait ce choix ci, il est possible de le finaliser ou même d’y renoncer dans une autre quête « Maintenant ou jamais » en décidant ou non de la laisser partir. »

Je ne savais guère si mon exposé allait tenir la route aussi bien que je l’espérais tout à l’heure, mais me décidai à continuer, les dés étant déjà jetés :

« Le fait de pouvoir toujours choisir peut nous mettre face à une multitude de désagréments, et dont la complexité de la prise de décision peut vraisemblablement se rapprocher d’un dilemme cornélien. Le dilemme cornélien est une expression tirée de l’auteur Corneille et de ses œuvres théâtrales dont la finalité était déterminée par un dilemme laissant choisir le personnage entre le devoir et l’amour. Nous pouvons nous aussi subir un dilemme aussi complexe dans the Witcher 3, concernant la destinée d’un des personnages principaux : la princesse Ciri. Ciri est une sorceleuse comme Géralt avec lequel elle possède un lien quasi filial, malgré le fait qu’elle ait un père qui soit l’Empereur du Nilfgaard. A la suite des nombreuses décisions que nous devons prendre dans le jeu, le destin de Ciri est acté et Géralt devra sans le savoir faire pour cette dernière le choix entre l’amour (celui qu’il a pour sa fille putative) et le devoir (son rôle d’héritière du trône que souhaite lui céder son père). Le choix du cœur de Ciri étant d’être libérée de son rôle d’impératrice, ce qui peut arriver si l’on choisit plus d’options positives, comme décliner le tas d’or que nous offre le père de cette dernière. »

Fort de mon argumentaire en lequel je commençai à croire, je poursuivi sur la partie qui m’avait donné le plus de fil à retordre :

« Nous allons maintenant voir que non, nous restons malgré tout sous le joug du destin. Car si l’on se base sur le déterminisme de Spinoza, nous n’avons aucune possibilité de libre-arbitre. En effet, la moindre de nos décisions n’est véritablement qu’un enchaînement de causes qui nous pousse à les prendre. Nous ne pouvons donc pas nous prétendre libre de nos actes et surtout décisionnaire puisque l’on … Ou tout du moins Dieu et la nature ont  déjà tout orchestré préalablement pour que cette décision soit prise. Je pense que l’on peut rapprocher ça une fois encore de the Witcher, mais cette fois-ci comme de tous les jeux mettant en scène un RPG à choix multiples. »

J’hésitai un instant à lui expliquer la définition du mot RPG mais, en regardant l’heure, je vis que je n’avais hélas guère le temps.

« L’idée d’un déterminisme dont chacune de nos actions aura été anticipée par une force supérieure peut se rapprocher d’un jeu vidéo dont les choix auront été pensés et prévus par ses concepteurs. Si je choisis par exemple de convaincre la sorcière Keira Metz de se joindre à moi comme alliée pour la bataille de Kaer Morhen, je lui épargne sans le savoir une mort hérétique brûlée en place publique ou encore de devoir l’affronter moi-même, la précipitant dans les deux derniers cas à sa perte. Et cette décision qui me semble être un choix mûrement réfléchi est en vérité déjà anticipée par les créateurs de the Witcher qui nous mènent, à la manière des ouvrages « le livre dont vous êtes le héros », à une pluralité de fins disponibles. »

Je ne me laissai pas le temps de reprendre mon souffle, j’étais bien trop grisé par ma démonstration, pensant que je devais avoir l’air aussi illuminé qu’un philosophe découvrant une théorie novatrice :

« Enfin, je pense qu’il est intéressant d’aborder le fait de choisir de ne pas choisir, car cela relève déjà d’un choix en lui-même. Je songe immédiatement comme exemple à l’histoire de l’âne de Buridan qui, aussi bien affamé que déshydraté, se retrouva face à d’une part de l’eau fraîche et de l’autre un sac d’avoine. Celui-ci ne sut pas vers lequel des deux courir le premier pour étancher sa faim ou sa soif et mourut d’indécision. On retrouve un exemple plus ou moins similaire à nouveau dans the Witcher, lors de la quête mettant en scène le baron sanglant dont la femme, possédée par les moires, est devenue folle. On peut en effet choisir de l’aider à la retrouver, et dans ce cas je vous épargne à nouveau les différents choix qui apparaissent avec cette décision, ou tout simplement de ne pas choisir en ne lui prêtant pas main forte, condamnant le bougre à errer dans les marais. En ne l’aidant pas, Géralt vient donc réagir avec indifférence, et l’indifférence si l’on en croit Bossuet est déjà un choix. »

Je ne me rappelai ni la citation de ce Bossuet, ni le titre de l’ouvrage dont elle fut extraite, ce qui me fit perdre un instant le fil. Je remarquai alors que l’examinatrice ne m’interrompit pas, attendant patiemment que je reprenne.

« En avançant tout au long du jeu, on constate qu’à moins de recommencer à plusieurs reprises toute une partie (et c’est pour ma part inenvisageable vu le nombre d’heures passé dessus sans avoir fini de tout explorer), il est strictement impossible de découvrir et de vivre tous les choix qui s’offrent à nous. On pourrait donc s’appuyer sur cette phrase d’André Gide « choisir, c’est renoncer ». En choisissant de repousser Triss pour finalement confirmer la sincérité de ses sentiments à Yennefer, Géralt ne saura jamais quel aurait pu être son avenir en compagnie de Triss. En choisissant de choisir, on s’empêche d’expérimenter toutes les opportunités, à moins bien sûr de réussir à les recréer selon la même conjoncture. »

Je lui souris rapidement, conscient que je devais maintenant finir.

« Je vais conclure car j’espère n’avoir pas été trop long, si c’est le cas j’en suis désolé. Je crois qu’apprendre à choisir, c’est apprendre à grandir. Ce sujet me touche beaucoup car j’ai toujours cru que choisir, c’était infliger à soi ou aux autres quelque chose. Je pensais ça car j’ai vu la dérive dans laquelle mon père a fini quand ma mère a choisi de nous laisser. Mais au final, en incarnant Géralt de Riv, je me suis rendu compte que ne pas choisir, c’est aussi bien manquer de courage que de passer à côté de quelque chose, comme le fait mon père. Et pouvoir choisir permet au final de se sentir vivant, de savoir que l’on existe dans un monde, le nôtre comme celui du Nilfgaard où évolue Géralt. »

Je fini mon exposé comme je l’avais commencé : aussi perplexe que stressé. Ayant dépassé mon temps de parole, l’examinatrice, avec une moue dubitative et des gestes empressés, m’annonça qu’il n’y aurait pas de questions car le prochain élève était déjà en retard pour son propre oral.

Conscient de mon échec, mais étonnamment résigné, je rentrai chez moi avec la certitude d’avoir été empreint d’autant de culot que de bêtise.

Le jour des résultats, je vis alors que j’avais reçu un mail de mon professeur de philosophie, celui qui avait eu à supporter mes pitreries et mon manque d’implication durant l’année. Je lu alors, décontenancé :

« Bonjour,

Je me permets de vous écrire de la part de Madame L., votre examinatrice lors de votre oral de rattrapage. N’ayant ni la possibilité ni le droit de vous contacter elle-même, elle m’a chargé de vous transmettre un message. Celle-ci vous a mis, et contre toute attente, 14 sur 20. Elle a, semble t-il, apprécié votre courage qui frôlerait même l’inconscience quand on sait que vous étiez en train de parier votre année. Par ailleurs, et même si votre seconde partie ainsi que certains de vos arguments étaient un peu faiblards à son goût, elle a su reconnaître votre capacité à vous appuyer aussi bien sur plusieurs grands philosophes, que sur un jeu vidéo. Elle a conclu en me disant que depuis votre entretien, elle s’est mise à découvrir la saga dont vous lui avez parlé avec ses enfants et, qu’étonnamment, elle adore elle aussi être Géralt de Riv et trouve que certains des choix dont vous lui avez fait part ne sont pas les plus pertinents à faire. Toutes mes félicitations et bonne continuation. »

Je ne sus alors si j’étais profondément ébahi ou immensément heureux, et fis alors le choix d’être les deux.

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